La sortie vendredi 4 janvier 2019 du prochain roman de Michel Houellebecq s’annonce d’ors et déjà comme un événement. Profitons de l’occasion pour saisir en quoi les romans précédents marquent une véritable rupture dans la manière de présenter les relations de travail dans notre société.

Pour cela, nous reprendrons les apports de deux thèses de doctorat.

La première intitulée La représentation du travail dans les récits français depuis la fin des Trente Glorieuses a été soutenue par Thierry Beistingel. Le résumé est le suivant : Le sujet du travail dans la littérature française connaît un renouveau depuis la fin des Trente Glorieuses. Groupé au départ autour de quelques livres emblématiques, il se dégage au cours des années suivantes une polysémie d’expression dont l’unité semble difficile à appréhender. Cependant, une littérarité spécifique à ce sujet se développe et montre une créativité souvent originale, reconnue comme une particularité au milieu de toute la production littéraire. Semblant hésiter en permanence sur la meilleure manière de relater les activités humaines, les écrivains doivent justifier leur place et leur statut beaucoup plus pour le sujet du travail que pour n’importe quel autre. La notion de fiction est ainsi bousculée et hésite en permanence entre l’ancrage dans le monde réel et la manière romancée. Le travail, identifié jusqu’alors comme le sujet spécifique d’une littérature réaliste existante depuis Zola est en passe de devenir un sujet neutre dans un romanesque banalisé.

Ce n’est pas une thèse consacrée expressément à Michel Houellebecq. L’auteur cherche davantage à montrer que cet écrivain s’inscrit dans un mouvement d’ensemble qui ne manque pas de nous interroger sur la représentation du travail dans notre société contemporaine. Les principales citations sont extraites d’Extension du domaine de la lutte. le narrateur constate sa propre insignifiance,
personnage perdu au milieu « d’une bonne trentaine, rien que des cadres moyens âgés de vingt-cinq à quarante ans » ( p. 68).

Et déjà le côté prophétique et prémonitoire de l’écrivain : La misère affective de l’homme moderne qui traverse ce roman est complétée par une analyse actuelle du travail. Mais surtout, pour la première fois, un roman aborde le thème de l’informatique qui révolutionne les entreprises. Ce livre narre l’histoire d’un informaticien dont les préoccupations individuelles et cyniques s’éloignent de la conscience collective du travail qui avait prévalu jusqu’alors. Et c’est justement la nouveauté de ce livre, qui avait séduit l’éditeur Maurice Nadeau, comme il l’a indiqué dans un entretien : « J’y ai trouvé quelque chose de nouveau : il parlait des cadres. À ce moment-là, il travaillait au Sénat, où il s’occupait d’informatique ». En effet, jusqu’à présent personne n’avait relevé les brusques changements du travail induits par l’informatisation (p. 136-137).

Et l’auteur de poursuivre :  L’informaticien est le premier nouveau métier à apparaître dans le paysage de la littérature du travail depuis les figures traditionnelles des ouvriers. En 1994, Michel Houellebecq propose une figure qui n’avait jusque-là pas encore été représentée avec son personnage principal, un
cadre informatique cynique. Extension du domaine de la lutte n’est pas un roman qui traite exclusivement du monde du travail, cependant l’activité du narrateur décrit la société au travail qui s’ouvre aux nouvelles technologies. Parallèlement, les premières crises ont durci le monde économique. Les rêves égalitaires des décennies antérieures se sont nivelés et le narrateur ne peut que constater « les ultimes résidus, consternants, de la chute du féminisme ». Le monde consumériste a eu raison de tout : « avouer qu’on a perdu sa voiture, c’est pratiquement se rayer du corps social », explique le cadre-informaticien qui a égaré son véhicule. Le principe de réalité a eu raison des idées généreuses qui promouvaient l’élaboration d’une société plus juste sans qu’on ne prononce pour autant l’abandon de telles aspirations. Le monde s’est ainsi constitué d’usages plus ou moins flous, de normes plus ou moins édictées, de règles de conduites hasardeuses qu’on a du mal à appréhender : « la difficulté, c’est qu’il ne suffit pas exactement de vivre selon la règle », qui est d’ailleurs «complexe, multiforme » ( p. 213).

Ainsi donc Michel Houellebecq a fait rentrer le cadre informatique dans la littérature. Et là où là vie de l’ouvrier trouvait son rythme dans les horaires de l’usine ou de la mine, le cadre se confond finalement avec son statut social, statut qui, contrairement aux règles de droit positif, lui interdit de compter ses heures. Le cadre est donc condamné à vivre uniquement par sa consommation. La grève n’est plus de ce monde.

Une deuxième thèse rédigée par Pawel Ladki intitulée Système social et fiction : l’exemple de Michel Houellebecq et de Jerzy Pilch permet de mieux saisir cette rupture. L’auteur consacre un chapitre spécifique à la manière dont Michel Houellebecq perçoit le travail : Que la vie professionnelle occupe une place de premier ordre dans les romans de Michel Houellebecq paraît évident. Il suffit de citer un fragment de La Carte et le territoire pour comprendre à quel point le métier constitue un critère prédominant sur toute autre qualité chez l’Homme enraciné dans la réalité capitaliste. Il s’agit d’une conversation entre Jed et son galeriste Franz. Ce dernier se prononce sur un cycle de peintures que l’artiste intitule significativement « série des métiers » :
Qu’est-ce qui définit un homme ? Quelle est la question que l’on pose en premier à un homme, lorsqu’on souhaite s’informer de son état ? Dans certaines sociétés, on lui demande d’abord s’il est marié, s’il a des enfants ; dans nos sociétés, on s’interroge en premier lieu sur sa profession. C’est sa place dans le processus de production, et pas son statut de reproducteur, qui définit avant tout l’homme occidental (…)

Dans Extension du domaine de la lutte, le héros est, par exemple, enclin à classifier les gens en fonction de leur position dans l’entreprise et, ce qui en résulte, de leurs revenus. Il serait même possible de soutenir que, pour lui, le montant d’un salaire équivaut à la place qu’un individu occupe dans la société (…) Houellebecq s’emploie en outre à dépeindre des individus obsédés par leur travail et démontre à quel point ils se
défont souvent de leur personnalité en fonction des obligations requises par leur fonction 
(p. 104-106).

Pratiquement, l’auteur nous tend un miroir qui donne une image pathétique de l’individu. Pas étonnant qu’au titre des références explicites ou implicites de Michel Houellebecq, on trouve Proudhon, auteur dont la contribution au droit du travail et à la dignité dans le travail fera l’objet d’un prochain article.

Entre temps, la lecture des deux thèses précitées a le mérite d’ouvrir des perspectives particulièrement fines sur l’oeuvre en construction de Michel Houellebecq. Nous ne pouvons qu’en recommander la lecture.