Comment le confinement bouleverse-t-il notre rapport au temps ?

Un temps vécu différemment. Pexels

Souad Djelassi, Université de Lille et Nawel Ayadi, Université de Paris

Christine, 34 ans, mariée, mère de deux enfants, ingénieure informatique, est confinée avec sa famille dans leur petit appartement parisien de 54m2, depuis le mardi 17 mars. Cela fait plusieurs semaines qu’elle passe ses journées à faire l’école à ses deux filles, à organiser des réunions de travail à distance, à cuisiner, en alternance avec son mari. Mais elle a enfin trouvé le temps de suivre un cours en ligne de décoration d’intérieur, sa grande passion. Elle a pu également visiter virtuellement le MoMA de New York. Christine n’aurait probablement jamais pu faire ces deux dernières activités en temps normal et en si peu de temps. Elle les a, jusqu’au 17 mars, toujours remises au lendemain, faute de temps « libre ».

En 2018, avant la crise sanitaire, les résultats de l’étude Harris Interactive ont mis en évidence un sentiment dominant des Français de manquer de temps. Paradoxalement et de manière totalement inattendue, le confinement a offert à certains citoyens un surplus de temps « disponible ». Contraints de rester chez eux, certains confinés se sont retrouvés bénéficiaires d’une marge d’un temps consacré habituellement à la mobilité (transports, embouteillages, voyages), au travail (réunions) et à la sociabilité (sorties, rencontres). Mais, de nouvelles activités se sont ajoutées pour eux, consommant du temps qui n’y était pas dédié. Un phénomène d’homéostasie (système de régulation) temporelle a ainsi été naturellement opéré par les citoyens confinés, reflété par des formes d’ambivalence dans leur rapport au temps suite à cette altération spatio-temporelle.

Temps contraint ou temps libre ?

Temps et espace ne peuvent être dissociés. Toutes nos activités s’inscrivent dans un cadre spatio-temporel. Nos comportements d’achat et de consommation sont, par exemple, fortement impactés par la variable temps. Le confinement impose l’utilisation d’un espace restreint (le domicile) pour réaliser différentes activités habituellement accomplies dans d’autres espaces dédiés (le bureau, l’école, les squares, etc.). Il nous oblige à passer l’essentiel de notre temps dans cet espace limité. Que nous soyons en télétravail ou en chômage partiel, confinés seuls ou avec la famille, ce cadre spatio-temporel contraint et non choisi a transformé notre rapport au temps.

La limitation drastique des déplacements conduit à réduire les activités habituelles et donc la manière d’organiser son temps. La journée dure certes invariablement 24 heures, mais une nouvelle organisation temporelle a émergé (temps de sommeil, temps de travail, temps d’apprentissage, temps d’écran, temps de loisirs, etc.) prenant en compte systématiquement la contrainte spatiale, liberticide en termes de mobilité. Les repères temporels quotidiens et hebdomadaires (l’école, les horaires de travail fixes, le week-end, les vacances) ont également disparu. Cette situation a généré une distorsion temporelle et une perte de la notion ou du repère temps. La fréquence du recours à la question « quel jour sommes-nous ? » indique que pour beaucoup, les journées se ressemblent et la notion du temps devient floue. Le citoyen confiné a l’impression d’être emprisonné dans une spirale temporelle accentuée par une myopie du fait que ni la date du déconfinement total ni la fin certaine de la pandémie ne sont véritablement connues.

Temps distendu ou temps contracté ?

D’un point de vue quantitatif, nous sommes tous égaux face au temps et disposons de la même quantité de 24 heures par jour, sept jours par semaine. C’est notre manière de vivre et d’utiliser cette quantité de temps qui nous distingue les uns des autres. Pour le psychologue Paul Fraisse, la perception du temps est une construction relative, aussi bien culturelle, collective qu’individuelle.

Durant le confinement, certaines personnes vivent un temps distendu, qui passe lentement parce qu’elles sont peu occupées, créant ainsi un sentiment de vide et de lassitude. À la place d’anciens rites d’une vie mouvementée rythmée par le jonglage entre travail, déplacement, transport, sorties, shopping, etc., une nouvelle routine s’est installée caractérisée par une certaine lenteur temporelle. Les espaces limités amplifient cette lenteur due à l’impossibilité de faire des activités à l’extérieur. Pour les personnes en chômage partiel et/ou sans enfants, le rythme de vie s’est ralenti et le temps disponible à consacrer pour soi a été démultiplié. D’une vie « speed » (la course contre la montre) vers un « slow down » imprévu, s’est posée la question d’occuper son temps et de manière diversifiée.

Certains ont trouvé refuge dans le smartphone, les réseaux sociaux et les jeux en ligne. Aussi, pour aider à bien occuper ce trop-plein de temps libre et celui de ses enfants, on a assisté à une explosion des offres gratuites dans tous les secteurs (des visites virtuelles de musées, des jeux et livres gratuits en ligne, des chaînes gratuites) et des tutoriels d’apprentissage en ligne en tout genre.

Pour d’autres personnes en télétravail et/ou ayant des enfants, le rythme de vie s’est encore accéléré pendant le confinement en raison de la multiplication de tâches, notamment celles qu’elles n’assuraient pas d’habitude (la classe à la maison). Ces personnes vivent plutôt des temps contractés, qui passent rapidement. La pression du temps ne fait qu’augmenter pour elles. Des recherches sur le temps ont déjà montré que l’accroissement de la quantité de travail à fournir et le mode de fonctionnement en tâches multiples sont des facteurs de pression temporelle.

Temps joyeux ou temps anxieux ?

Le changement brutal et soudain du rythme de vie n’est pas toujours bien vécu par tous. Si pour certains (en quête de temps libre), le confinement a été assimilé à ses débuts à des vacances inespérées, générant des sentiments de joie et d’euphorie, son prolongement dans le temps a graduellement produit des émotions négatives telles que l’anxiété, le stress, etc. qui accentuent la distorsion temporelle et altèrent le bien-être. Les psychologues ont même alerté sur les risques élevés de dépression d’un confinement prolongé.

Selon le psychiatre Pierre Pichot, l’anxiété se caractérise par la crainte d’un danger mal défini, l’absence de plans, le sentiment de désorganisation et d’impuissance. Durant cette crise sanitaire, l’anxiété a deux origines principales :

  • l’incertitude quant au virus, sa propagation, ses conséquences, son traitement, etc., la durée du confinement et les conditions du déconfinement ;
  • les conséquences négatives probables sur le plan socio-économique menaçant la vie actuelle et future de chacun.

L’anxiété en cette période réduit la projection future et plonge les individus dans un éternel présent. Mais comme Christine, certaines personnes profitent du moment présent et savourent ce « temps pour soi », pour leurs proches et pour réaliser des activités qu’elles ne pouvaient pas faire avant le confinement par manque de temps. Ce qui leur procure du plaisir, source de bien-être.

Comme Tahar Ben Jelloun, le 16 mars 2020, certains ont vécu ce confinement comme un temps différent :

« Depuis que je suis confiné chez moi, je pense au temps que nous perdons, en période normale, dans nos agitations quotidiennes, aux futilités et aux apparences qui nous gouvernent. Là, le temps est pour le moment un ami. Mon agenda est fermé. Tout a été annulé… Le temps s’est installé chez moi. Il est généreux et surtout ne me contrarie pas. Il coule doucement et je le regarde passer comme s’il était dans un sablier. Il est chez moi comme un invité imprévu qui prend ses aises sans que je sache pour combien de jours ou de semaines. »The Conversation

Souad Djelassi, Maître de Conférences HDR (sciences de gestion-marketing), Université de Lille et Nawel Ayadi, Maître-assistante à ISG Tunis, Université de Tunis. Chercheure associée au LIRAES, Université de Paris

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

 

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